Ce que le Trika n’est pas

 

Clarifier sans juger – une mise au point nécessaire

 

 

🟠 Pourquoi cette page ?

Le Trika tantrique — ou śivaïsme non duel du Cachemire — est une voie opérative, vibrante et rigoureusement structurée. Il ne s'agit ni d'une philosophie, ni d'une mystique poétique, ni d'un silence contemplatif. Ce n'est pas non plus une "laïcité spirituelle" (d'ailleurs concept d'aucun sens) ni un cours intellectuel de style universitaire sur la non-dualité.

C'est une voie de reconnaissance directe (pratyabhijñā), enracinée dans des śāstra tantriques (Tantrāloka, Mālinīvijayottara…) et transmise dans le souffle, le corps subtil, la śakti éveillée.

Mais aujourd'hui, des approches contemporaines — souvent sincères — se réclament du Trika sans en incarner ni la structure, ni la puissance initiatique. Cette page expose clairement ces distinctions, sans animosité, pour préserver l'intégrité d'une voie fondée sur la transmission vivante.

 

🟠 Le Trika selon Abhinavagupta : une voie opérative complète

Le Trika repose sur cinq fondements essentiels :

– Une révélation scripturaire tantrique (śāstra) : Śivasūtra, Mālinīvijayottara, Tantrāloka… – Une progression vibratoire structurée : āṇavopāya, śāktopāya, śāmbhavopāya, jusqu'à anupāya – Une activation de la śakti : par nyāsa, mantra, cakra, prāṇa, bindu… – Une reconnaissance directe du madhya (le centre vibrant) – Une non-dualité incarnée, non mentale : expérience directe, transmutation, réalisation dans le corps subtil.

Le Trika n'est donc ni un système conceptuel, ni une contemplation passive, ni une ascèse désincarnée. C'est une voie énergétique, réelle, transmise dans le souffle vivant.

 

🟠 Ce qui n'est pas le Trika — même si cela y ressemble : 
NB : Ce qui est nommé ici n’est pas dit pour exclure, mais pour reconnaître : la śakti se réveille là où elle se reconnaît, et chacun est libre d’aller là où son cœur l’appelle.

Certaines approches utilisent le vocabulaire du Trika sans en transmettre l'essence. Voici quelques exemples concrets de dérives contemporaines, exposés sans attaque personnelle.

🔹 L'approche du silence contemplatif

Certains enseignants proposent un silence corporel inspirant, qu'ils nomment "śivaïsme du Cachemire". Mais cette approche rejette toute structure tantrique :

– ❌ Pas de śāstra, pas de mantra, pas de nyāsa, aucun upāya.

– ❌ La pratique est remplacée par une écoute flottante sans transmission énergétique.

Ce n'est pas une voie tantrique, mais une forme de non-dualité contemplative, proche du Vedānta. L'anupāya y est convoqué sans préparation, alors que dans le Tantrāloka, il n'est jamais un début, mais le fruit d'une transfiguration réelle.

🔹 L'approche intellectuelle occidentalisée

D'excellents vulgarisateurs rendent accessibles les textes tantriques aux lecteurs contemporains. Mais leur enseignement est souvent :

– ❌ Philosophiquement occidentalisé

– ❌ Psychologisé

– ❌ Déconnecté du krama, de la śakti, du souffle

Ces approches ne transmettent ni mantra–sādhana, ni śakti–praveśa, ni upāya vivant. Ce qu'elles partagent éclaire l'intellect, mais ne transforme pas le corps subtil.

🔹 L'approche académique désincarnée

Certains chercheurs respectés, traducteurs érudits, proposent une approche :

– ❌ Universitaire

– ❌ Désincarnée

– ❌ Dépourvue de tout support énergétique ou rituel

Le Trika devient alors une philosophie spiritualisée. Le śāmbhavopāya est mentionné, mais sans les fondements qui y mènent. La śakti n'est pas éveillée, les étapes ne sont pas transfigurées. Il manque le feu tantrique.

🔹 L'approche esthétique du désir

Certains enseignants évoquent une transmission reçue de maîtres authentiques, et proposent un tantra poétique du corps et du désir. Mais là encore, le Trika authentique n'est pas présent :

– ❌ Pas de śāstra structurant

– ❌ Pas de structure rituelle ni énergétique

– ❌ Pas de mantra–sādhana, pas de nyāsa, pas de cakra–yāga

– ❌ Pas d'upāya, pas de pratyabhijñā incarnée

– ❌ Un maithuna érotisé, prise au sens littéral, déconnecté de la montée réelle de la śakti.

Il y est question de śakti, mais elle n'est pas éveillée. Le souffle n'est pas activé. Le corps n'est pas transfiguré. Le dvādaśānta est absent. C'est une esthétique du désir — mais ce n'est pas le Trika.

 

🟠 Le Trika n'est pas un style, un discours inspirant ou une émotion d'unité. C'est une voie tantrique rigoureuse, structurée, opérative.

– Transmise par le śāstra – Reconnaissable par la śakti – Activée par la pratique vivante – Réalisée dans le corps, par la vibration du spanda

Le silence impersonnel n'est pas śakti. La non-dualité mentale n'est pas pratyabhijñā. Et l'unité émotionnelle n'est pas anupāya.

 

🟠 Pourquoi cette précision est essentielle

Il ne s'agit ni de juger, ni de polémiquer. Mais de préserver le Trika vivant, transmis depuis plus de mille ans. Une transmission énergétique, non mentale. Une voie incarnée, pas une abstraction spirituelle.

Appeler "Trika" ce qui ne l'est pas, c'est éteindre son cœur vibrant. Car seule la reconnaissance nue, née de la śakti éveillée, révèle Śiva — ici et maintenant.

 

Par ailleurs, sans la śakti–saṁkrama (transmission de puissance), la répétition d’un mantra reste un son mort.

La transmission n’est pas un « secret » au sens d’un code caché, mais un secret vivant naturel, car il ne peut se révéler que dans la conscience éveillée par le maître.

C’est la différence entre la voie vivante du Trika et la « voie de gauche » vulgaire qui cherche des recettes ou des combinaisons extérieures, ou le "new age", comme si la libération pouvait venir d’un assemblage de syllabes ou de concepts hétéroclites.


Tu veux absolument un peu de "philo"?

Du point de vue du Trika Śaiva, les trois positions philosophiques dualisme, physicalisme, panpsychisme, partagent une même limite : elles restent prisonnières de la pensée spéculative, qui découpe la réalité en « matière », « esprit », « propriétés », au lieu de reconnaître directement ce qui est toujours déjà là — la Conscience libre (caitanya), absolue, indifférenciée et pourtant vibrante (spanda).

Le dualisme cartésien — Il pose deux substances (matière / esprit) et cherche une interaction. Le Trika rejette cette scission : le corps et l’esprit ne sont pas deux réalités mais des manifestations d’un seul et même fondement, Śiva, conscience-lumière (prakāśa-vimarśa). La « relation » n’est pas à chercher, car il n’y a jamais eu séparation.

Le physicalisme — Il réduit tout au cerveau et aux neurones. Or, pour le Trika, c’est une inversion : ce n’est pas le cerveau qui produit la conscience, c’est la conscience qui manifeste le cerveau, le monde et toutes les expériences. L’erreur est de prendre l’effet pour la cause. Le physicalisme ne peut résoudre le problème du « qualia » car il cherche la subjectivité dans l’objectivité.

Le panpsychisme — Il se rapproche davantage en reconnaissant la conscience comme principe universel, mais reste insuffisant. La conscience n’est pas « une propriété de la matière » (même subtile) : elle est la Réalité même, et la matière est une condensation de sa vibration. Dire que « chaque atome a une petite conscience » reste un schéma objectiviste. Dans le Trika, la conscience est indivisible (akhanda), elle se reflète en multiples niveaux (tattva), sans jamais perdre son unité.

👉 Ainsi, la vision du Trika n’est ni dualiste, ni physicaliste, ni panpsychiste. Elle est non-duelle (advaya) : tout est l’auto-manifestation de la Conscience absolue (cit), qui se reconnaît en elle-même à travers chaque expérience. Le monde, le corps, les pensées ne sont pas « autres », mais des ondes de la même mer de conscience.

Ce que cherchent ces philosophies par spéculation, le Trika le tranche par reconnaissance directe (pratyabhijñā). L’esprit et la matière ne sont pas deux, ni deux faces d’une même pièce, mais l’unique jeu de Śiva.