Blog — Études et traductions du Shivaïsme du Cachemire


Cette page est régulièrement réactualisée

 

 

 

Ce blog rassemble diverses traductions et commentaires d'Emma Cataneo, de textes traditionnels issus du Trika Śaiva,

la tradition non duelle du Shivaïsme du Cachemire.

Vous y trouverez :
– āgama du Trika  traduits du sanskrit

– commentaires
– indications pour la pleine compréhension et clés d'entrée dans la Voie

Chaque article peut être lu indépendamment comme une introduction progressive aux enseignements du Trika.

 

 

Anuttarāṣṭikā

 

Les huit vers sur l'Absolu
Par Abhinavaguptaḥ

 

Verset 1

Ici, il n’y a ni progression (saṃkrāmaḥ), ni contemplation (bhāvanā), ni explication (kathā), ni raisonnement (yuktiḥ), ni discussion (carcā), ni méditation (dhyāna), ni concentration (dhāraṇā), ni effort de répétition du japa (japa–abhyāsa–prayāsaḥ).
Alors dis-moi : qu’est donc cette Vérité suprême (param satyam) qui serait assurée (suniścitam) par tout cela ?
Écoute plutôt : ne rejette rien (na tyājī), n’accepte rien (na parigrahī), goûte le bonheur (bhaja sukham) de tout ce qui est, tel qu’il est (sarvaṃ yathāvasthitam).

Verset 2

En vérité (tattvataḥ), le saṃsāra n’existe pas (na asti).
Alors quel sens a le discours sur l’esclavage des êtres incarnés ? (tanubhṛtāṃ bandhasya vārtā eva kā).
Pour celui qui n’a jamais été lié (na jātu tasya bandhaḥ), l’effort pour être libéré (muktasya muktikriyā) est vain (vitathā).
La confusion du serpent et de la corde (rajju-bhujaga-bhramaḥ), ou de l’ombre et du démon (chāyā-piśāca-bhramaḥ), est pure illusion (mithyā–moha–kṛt).
Ne rejette rien, ne saisis rien, vis libre, établi en toi-même (svasthaḥ yathāvasthitaḥ vihara).

Verset 3

Quel sens peut avoir ici (atra) le discours (kathā) sur la distinction entre adoration, adorateur et adoré (pūjā–pūjaka–pūjya–bheda–saraṇiḥ) ?
Pour qui, par qui, y aurait-il passage ou méthode d’accès (saṃkrāmaḥ, praveśa–kramaḥ) ?
Cette māyā, bien qu’elle semble différente (bhinnā), n’est pas autre que la non-dualité de la conscience (na cidadvayāt parataya).
Tout est pur (vimalam), tel qu’il apparaît dans l’expérience directe du Soi (svānubhava–svabhāva).
Ne pense donc pas vainement (vṛthā mā cintām kṛthāḥ).

Verset 4

La béatitude (ānanda) dont il s’agit ici n’est pas semblable au plaisir de la richesse, de l’ivresse ou de la volupté (na vittamadyamadavat na aṅganāsaṅgavat).
De même, l’éveil de la lumière (prakāśodayaḥ) n’est pas comparable à la clarté d’une lampe, du soleil ou de la lune (na dīpārkendukṛtaprabhāprakaravat).
La joie (harṣaḥ) qui s’élève ici est celle du soulagement d’un fardeau — la libération de toute dualité (saṃbhṛtabhedamukti-sukha-bhūḥ bhāra-avatāra-upamaḥ).
L’éveil lumineux (prakāśodayaḥ) est la redécouverte du trésor oublié (vismṛta-nidheḥ prāptiḥ) qu’est l’état de pure non-dualité (sarvādvaita–pada).

Verset 5

L’attachement et l’aversion, la joie et la peine, l’orgueil et la dépression (rāga–dveṣa–sukha–asukha–ahaṅkāra–dainya), bien qu’ils semblent divers, ne diffèrent pas dans leur essence (bhinna–svabhāvā na te).
Chaque fois que tu vois une forme ou un phénomène (vyaktiṃ paśyasi), reconnais aussitôt qu’il est un avec la conscience (tattat ekātmatā).
Vois la forme de la conscience (saṃvid–rūpam avekṣya), et réjouis-toi, comblé de sa contemplation (tat–bhāvanā–nirbharaḥ).

Verset 6

Les phénomènes du monde ne naissent pas successivement (pūrvābhāva–bhava–kriyā), ils sont toujours présents (sadā asmin bhave).
Où serait la réalité (satyatā) de ce qui se mêle de transformations éphémères (madhyākāra–vikāra–saṅkaravatām) ?
Dans ce déploiement instable (capala prapañca–nicaya), illusoire comme un rêve (svapna–bhrama–peśala), réveille-toi (prabuddha bhava), dépasse toute pensée teintée de doute, de peur et d’illusion (śaṅkātaṅkakalaṅkayukti–kalanā–atītaḥ).

Verset 7

Les choses n’ont pas de naissance propre (na samudbhavaḥ asti), elles ne sont que des projections de ta conscience (tvat–bhāvitā bhānti amī).
Bien qu’irréelles (niḥsatyā api), elles semblent vraies par l’illusion de l’expérience (anubhava–bhrāntyā bhajanti kṣaṇam).
Cette grandeur du monde (viśva–mahimā) naît de ton imagination (tvat–saṅkalpajaḥ), et ne provient de nulle autre source (nāsti asya janma anyataḥ).
C’est pourquoi, toi, unique et multiple à la fois (eka–api–aneka–ātmakaḥ), tu brilles (bhāsi) dans tous les mondes (bhuvaneṣu) par ta puissance (vibhava).

Verset 8

Ce qui est réel ou irréel (yat satyam, yat asatyam), petit ou vaste (alpa–bahulam), éternel ou transitoire (nityam na nityam), impur ou pur (māyā–malinam, ātmā–vimalam), tout cela brille dans le miroir de la conscience (citt–darpaṇe rājate).
Ayant reconnu que tout l’univers (sarvam) est fait de lumière, surgissant de ta propre conscience réfléchissante (sva–vimarśa–saṃvid–udaya–rūpa–prakāśa–ātmakaṃ), demeure établi dans ta propre expérience de cela (svānubhava–adhirūḍha–mahimā) et savoure la seigneurie cosmique (viśveśvaratvaṃ bhaja).

Colophon

Ainsi s’achèvent (samāptā) les huit vers sur l’Absolu (Anuttarāṣṭikā), composés par le vénérable maître Abhinavagupta (śrīmad–ācārya–abhinavagupta–pāda–viracitā).

(